Trop de vidéos « polluent » le net et la planète… Alors « priorité » à l’éducation !

Photo - Old computer monitors disposed of on Bluegrade Road East Wenatchee Washington

Old computer monitors disposed of on Bluegrade Road East Wenatchee Washington – Crédit : Thayne Tuason – Wikimédia – CC-BY-SA

Avec cette période de confinement, moi aussi je me suis mis à faire régulièrement des vidéos pour les « envoyer » à la famille… Enfin, pas vraiment les « envoyer »… Mais plutôt les « déposer » sur un « cloud » privé, en l’occurrence une instance de Nextcloud… Et c’était juste quelques petites vidéos avec des histoires lues, donc à caractère « pédagogique »… Et pourtant…

Ben quoi ? Tout le monde fait cela !
Et qui ne regarde pas régulièrement (trop souvent ?) des vidéos en « streaming » sur différentes plateformes telles Youtube, Netflix, Viméo, Facebook, Dailymotion, Peertube et autres sites proposant de la VOD (vidéo à la demande) ? Et pourtant…

Logo 5G

On nous promet justement l’arrivée imminente de la 5G qui nous permettra tant de télécharger que d’envoyer toujours plus de vidéos « à la vitesse de l’éclair » ! Et pourtant…

Et pourtant, s’il est bien un secret de polichinelle, c’est celui qui nous apprend que les flux vidéos représentent aujourd’hui la plus grosse partie des flux de données qui transitent sur internet et sont dès lors « une vraie catastrophe » environnementale !…

Une cata quoi ?!
Ben oui, l’explosion des usages numériques nous promet une petite catastrophe environnementale si nous ne réagissons pas afin d’intégrer la notion de « sobriété numérique » dans la réflexion qui guide nos choix et actions au quotidien…

10 minutes de vidéo en streaming = 5 minutes d’un four électrique de 2000 W

Des sources pour étayer cette affirmation ?

Logo The Shift Project

Pour ne pas alourdir l’exposé, je citerai ici simplement un court extrait du rapport de The Shift Project « Pour une sobriété numérique ». Il y est question de l’impact du visionnage de la vidéo.

La quantification de l’impact environnemental des actions numériques a une portée illustrative : l’objectif n’est en effet pas de prétendre à la modélisation des usages d’un utilisateur moyen du Numérique, mais de proposer des ordres de grandeur pertinents et vérifiés qui permettent de donner une quantification physique à des actions perçues comme étant « virtuelles ». Les deux actions sélectionnées l’ont ainsi été parce que représentatives des usages du Numérique, mais elles n’en représentent évidemment qu’une partie.

Leur quantification a été effectuée via l’impact énergétique d’un octet de données 26 : l’impact calculé prend en compte la consommation du terminal utilisé ainsi que la contribution du réseau et des centres de données impliqués dans le transfert de l’information. Au vu des incertitudes très importantes qui existent dans ce type de calcul (incertitudes contenues dans les données de départ, hypothèses de calcul, multiplicité des situations en contexte réel etc.), les résultats sont présentés en ordres de grandeur.

Ces ordres de grandeur permettent ainsi de parvenir à quelques premiers ratios intéressants.

  • Le visionnage d’une vidéo en ligne de dix minutes disponible dans le « Cloud » induit par exemple une consommation électrique équivalente à la consommation propre d’un smartphone sur dix jours. Dit autrement, l’impact énergétique du visionnage de la vidéo est environ 1500 fois plus grand que la simple consommation électrique du smartphone lui-même. La différence que l’on observe entre ces deux consommations permet de comprendre l’importance de l’impact du réseau dans l’empreinte numérique : les actions « virtuelles » utilisent en effet des infrastructures d’envergure planétaire constituant le « Cloud », et dont le fonctionnement nécessite une quantité substantielle d’énergie et donc de ressources matérielles.
  • Il faudrait passer 5h à écrire et envoyer des mails sans interruption (soit 100 mails courts et avec une pièce jointe de 1 Mégaoctet) pour générer une consommation d’énergie analogue à celle causée par le visionnage d’une vidéo de 10 minutes.
  • Passer 10 minutes à visionner en streaming une vidéo haute définition sur un smartphone revient à utiliser à pleine puissance pendant 5 minutes un four électrique de 2000W.

Ces exemples illustrent bien l’impact primordial des usages vidéo sur l’empreinte énergétique du Numérique alors qu’ils sont à l’origine de plus de 80% de la croissance du trafic internet.

Source : « Pour une sobriété numérique » : le nouveau rapport du Shift sur l’impact environnemental du numérique – Pages 32-33 du rapport

L’empreinte environnementale du numérique mondial est de plus en plus « lourde » et loin d’être négligeable !…

Graphique rapport Green IT

Graphique 1 page 5 – Synthèse du rapport de GreenIT – CC-BY-NC-ND

La contribution du numérique mondial à l’empreinte de l’humanité est loin d’être négligeable :

Image - Graphique rapport GreenIT

Graphique 1 page 6 – Synthèse du rapport de GreenIT – CC-BY-NC-ND

C’est effet ce que démontre une autre étude : « Empreinte environnementale du numérique mondial » réalisée par Frédéric Bordage de GreenIT.fr. Si l’on prend en compte l’impact sur l’environnement des ressources matérielles nécessaires à faire fonctionner les réseaux, l’impact est encore plus important… On peut en effet estimer qu’actuellement, au niveau mondial :

L’équipement des réseaux et des centres informatiques (qui constitue le « cloud ») sont de l’ordre de 1,3 milliard pour les réseaux (dont plus de 1 milliard de modem ADSL / fibre) et de 67 millions de serveurs pour les centres informatiques. Avec comme corollaire un impact non négligeable notamment lié à la fabrication de ces équipements… Et il faut aussi compter avec le déploiement d’au moins 10 millions d’antennes relais 4G et 5G (entre 2010 et 2025) qui s’ajouteront à l’impact des infrastructures réseau existantes, box DSL / fibre notamment.

C’est ainsi que, en valeur absolue, et selon l’indicateur observé, l’empreinte du numérique au niveau mondial double ou triple en 15 ans. C’est une progression extrêmement rapide.

Image - Graphique rapport GreenIT

Graphique 1 page 23 – Rapport de GreenIT – CC-BY-NC-ND

On a ainsi une forte progression de tous les indicateurs entre 2010 et 2025.

En valeur relative, c’est-à-dire rapportée à l’empreinte de l’humanité, qui augmente elle aussi, la progression est plus lente. Elle reste cependant bien plus rapide que la majorité des autres secteurs de l’économie.

Image - Graphique rapport GreenIT

Graphique 2 page 23 – Rapport de GreenIT – CC-BY-NC-ND

À noter la très forte croissance de la demande mondiale en électricité qui fait passer la hausse de la consommation électrique du numérique d’un facteur 2,7 (valeur absolue) à 1,9 (valeur relative) : le numérique n’est pas, loin s’en faut, le seul contributeur à la hausse de la consommation électrique dans le monde.

La tendance est évidente : le numérique mondial induit plus de consommation d’électricité et d’énergie primaire, avec ici aussi comme corollaire plus de production de GES (gaz à effet de serre).

Image - Graphique rapport GreenIT

Graphique 1 page 26 – Rapport de GreenIT – CC-BY-NC-ND

Le rapport GreenIT pointe également le fait que l’amélioration de l’efficience énergétique ne suffit plus.

Jusqu’à présent, l’efficience énergétique des équipements numériques progressait sans interruption. Le nombre de traitements par joule doublait ainsi tous les deux ans [loi de Koomey]. Pourtant, la consommation électrique annuelle du numérique va presque tripler entre 2010 et 2025 passant d’environ 700 TWh à 1 900 TWh. Cela signifie que les gains d’efficience énergétique sur la phase d’utilisation, qui se tassent depuis quelques années, ne compensent plus la hausse continue de la taille des écrans (effet rebond).
Le bilan énergétique global, incluant notamment l’énergie grise nécessaire pour fabriquer les équipements, est à l’avenant avec environ 3 400 TWh d’énergie primaire en 2010 contre 10 000 TWh en 2025.
Le numérique va consommer 3 fois plus d’énergie à la fois parce que le nombre d’équipements augmente, mais aussi parce que certains équipements consomment de plus en plus d’énergie. C’est notamment le cas des écrans d’ordinateurs et des télévisions dont la diagonale va doubler entre 2010 et 2025.

Sources : « Empreinte environnementale du numérique mondial »

Et si, comme le met en évidence au niveau des constats l’étude de The Shift Project, une partie significative de la croissance mondiale de la consommation énergétique du numérique est à imputer à l’explosion du trafic de données, la boucle est bouclée…

Les sources de la forte croissance de la consommation énergétique du Numérique sont multiples mais on peut, en première analyse, identifier 4 sources principales :
– le phénomène smartphone ;
– la multiplication des périphériques de la vie quotidienne (ou « connected living ») ;
– l’essor de l’internet des objets industriels (ou IIoT, Industrial Internet of Things) ;
l’explosion du trafic de données.
[…]

d. L’explosion du trafic de données
La croissance du nombre d’utilisateurs équipés d’au moins un terminal connecté (notamment dans les pays en développement), l’augmentation du ratio du nombre de terminaux connectés par individu (de 2,1 en 2015 à 3,3 en 2020 en moyenne mondiale), l’augmentation du trafic vidéo couplée à la part croissante des images de qualité HD et UHD et au déport des usages vers de la consommation à la demande (streaming, VOD, cloud gaming) 15 , provoquent une explosion du trafic sur les réseaux (plus de 25% par an, (Cisco, 2017a)) et dans les data centers (+35% par an, (Cisco, 2018)). Cette croissance se produit à un rythme qui surpasse celui des gains d’efficacité énergétique des équipements, des réseaux et des data centers. Ces prévisions de trafic sont par ailleurs régulièrement revues à la hausse.

L’essentiel de la croissance de ces flux de données est attribuable à la consommation des services
fournis par les « GAFAM », à tel point que celle-ci peut représenter 80% du trafic écoulé sur le réseau de certains opérateurs. Cette augmentation du trafic s’accompagne d’une augmentation du volume de données stockées dans les data centers, tirée par les approches « Cloud » et « Big data » encore plus importante : +40% par an, soit 1 Zettaoctet en 2020 (Cisco, 2018).
Les données stockées dans les data centers devraient représenter ainsi 20% du volume (5 Zettaoctets) de données stockées dans les terminaux, contre 14% en 2015, ce qui contribuera à faire croître le trafic. A noter que Cisco estime à 67 Zettaoctets en 2020 le volume de données « utiles » produites par les approches IoT et IIoT, soit 35 fois plus que la capacité de stockage prévue dans les data centers à cette échéance.
[…]
A noter par ailleurs que cette croissance est si forte qu’une question se pose quant à la capacité même d’assurer une production industrielle suffisante en termes d’équipements de stockage à l’échéance 2020 (Techradar, 2015).

Source : « Pour une sobriété numérique » : le nouveau rapport du Shift sur l’impact environnemental du numérique – Pages 14 et 23 du rapport

En guise de conclusion (provisoire) sur ce petit point à propos de l’impact énergétique et environnemental des flux vidéos qui transitent sur internet, je vous propose de visionner cette petite vidéo (!) qui en fait la synthèse :

Image - Capture écran de la video ADEME

Capture écran de la vidéo de inc-conso.fr : Quels sont les impacts du streaming vidéo sur l’environnement ?

Source : Quels sont les impacts du streaming vidéo sur l’environnement ? Avec l’ADEME sur inc-conso.fr

Priorité à l’éducation !

Ok d’accord… Mais quel est le problème avec l’éducation dans tout cela ?

Avec la pandémie de coronavirus, il semble aujourd’hui clairement établit que l’école de demain ne sera plus la même que celle d’hier… Et que le recours aux outils numériques va prendre une place croissante dans la panoplie des outils utilisés par les enseignants pour « faire la classe » dès la rentrée scolaire de septembre prochain. Considérant d’ailleurs que le retour progressif à l’école que nous vivons actuellement est en quelque sorte « une répétition générale » de ce qui sera probablement mis en place pour septembre, avec tous les ajustements à faire et à trouver pour trouver ses marques dans ce « futur monde de l’école de demain » dans lequel élèves et enseignants se sont retrouvés plongés sans crier gare !

Et dès lors le recours à la vidéo va très certainement prendre une place croissante dans les pratiques quotidiennes des enseignants et des élèves. Ce qui fondamentalement ne me dérange pas dans la mesure ou le support vidéo a toute sa place dans un contexte pédagogique où le numérique est partie prenante. MAIS à quelques conditions cependant :

  • Que les vidéos utilisées aient une visée pédagogique intentionnelle et de qualité.
  • Que les flux de données sur les réseaux soit réduits autant que possible notamment par :
    • La réduction de la taille des vidéos et la compression optimale de celles-ci. Nul besoin de vidéos en ultra HD pour faire passer le message !
    • Le recours systématique au téléchargement et stockage des vidéos sur le PC (ou smartphone/tablette, NAS ou serveur sur le réseau interne) dès la première vision afin que l’on puisse la repasser à volonté sans solliciter à nouveau les réseaux. Des études ont démontré qu’il est plus énergivore de regarder une à plusieurs fois une vidéo en streaming plutôt que de fabriquer et mettre à disposition un DVD pour la regarder (via les transports et le commerce par exemple). Dès lors prendre l’habitude de stocker la vidéo sur son PC pendant qu’on en a besoin pour la voir et revoir à volonté est une bonne habitude à prendre !
    • L’échange des vidéos produites par les uns et les autres (profs, élèves, etc) via des supports physiques (clés USB) lors des rencontres en présentiels dans « les classes ».
    • Pour rendre tout à fait légal le stockage et le partage des vidéos sur des supports physiques après les avoir téléchargées sur internet, d’avoir systématiquement recours à la licence CC-BY-SA ou une autre licence libre équivalente pour toutes nos productions vidéos.
  • Que collectivement on décide de mettre la priorité sur les flux engendrés par le recours aux vidéos à visées éducatives afin de répondre au très légitime besoin éducatif pour nos jeunes et enfants sans pour autant augmenter encore les impacts négatifs sur l’environnement des flux vidéo.
  • Que, pour répondre à l’exigence précédente, nous nous engagions toutes et tous dans une forme de « sobriété numérique » en restreignant drastiquement les autres consommations des flux vidéo sur les réseaux, que ce soit à des fin récréatives ou « personnelles » (échanges sur les réseaux sociaux notamment) par une forme d’autodiscipline qui nous imposera sur le bien fondé de nos actions avant de machinalement « consommer » les vidéos à tout-va !…
  • Que l’utilisation des visioconférences en complément des « classes » en présentiel fassent aussi l’objet de toute l’attention nécessaire afin, ici aussi, de réduire autant que possible les flux de données que cela engendre. Notamment en réduisant la résolution des caméras et partages d’écrans au strict nécessaire et en coupant les webcams durant la séance, à l’exception de petits moments de convivialité pour « se saluer » en début et en fin de séance. Les visioconférences peuvent également être remplacées par des « audioconférences » avec Mumble par exemple : on obtient une excellente qualité sonore avec un trafic de données nettement revu à la baise !

Un avenir « hors du cadre » ?

Image - Artist's impression of a superhabitable planet

Artist’s impression of a superhabitable planet – Crédit : Ph03nix1986 – Wikimédia – CC-BY-SA

Il y va de notre avenir à tous, et tout particulièrement de celui des enfants qui fréquentent nos écoles fondamentales. Demain ils seront des adultes et devront porter le poids de l’héritage de la montée en puissance du numérique dont nous ne pouvons plus faire semblant de ne pas avoir pu prévoir les effets collatéraux… Comme le dit très justement Bernard Delvaux, chercheur à l’UCLouvain et membre du GIRSEF, dans une carte blanche qu’il a signée avec deux de ses collègues fin avril, il convient dès maintenant de se poser « les questions hors cadre » ! Et je souscris pleinement à la conclusion de cette carte blanche :

C’est le moment d’avoir le courage de poser les questions hors cadre que cette crise a peut-être réveillées en nous. Osons les poser par exemple quand les trop traditionnelles questions sur l’école reviennent dans les discussions entre parents, enseignants ou élèves. Refuser de rentrer dans l’enclos que nous avons quitté aux premiers temps de cette crise, c’est contribuer déjà, à notre échelle, à l’aventure exaltante de l’avènement du monde d’après la modernité.

Source : « Pour ne pas étouffer les questions hors cadre »

Emboîtons-lui le pas, questionnons-nous sur nos pratiques numériques du quotidien, sans éluder les questions qui fâchent. Sachons remettre en questions nos petites certitudes. Tâchons collectivement de construire ce nouveau monde pour demain afin qu’il soit convivial et viable pour tous. Il n’y a toujours aucune planète B qui pointe à l’horizon… Pour autant que cela soit encore possible (?), préservons celle-ci en sachant remettre en question nos actes du quotidien. Je suis convaincu que modérer et prioriser notre consommation de vidéos en fait partie. Et si tout le monde s’y met, l’impact sera probablement plus important qu’il n’y paraît de prime abord dans cet espace « virtuel » qu’est le cloud… Je pense que c’est aussi très important que le changement passe par l’école et les enfants. Ils adopteront facilement ces nouvelles façons de faire et les insuffleront fort probablement auprès de leurs proches et de leur famille. Les enseignants ne peuvent ignorer l’impact qu’ils peuvent avoir sur leurs élèves, même si cela n’est pas toujours flagrant, et arrive parfois « à l’insu de leur plein gré » !  😉


Quelques articles pour approfondir la notion de « sobriété numérique » :


Erick Mascart – Mai 2020 – À l’exception des images et citations dont la licence est celle de la source correspondante, cet article est diffusé sous la licence CC-BY-SA.
Logo CC-BY-SA

 

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