Faut-il bannir les smartphones des écoles ?

Photo – People touch their phone 2,600 times a day – John Hollon – Wikimédia

Crédit image : Wikimédia

Dans un futur supposé, les utilisateurs de smartphones seraient relégués dans des salles spéciales dans les aéroports, où les passants secoueraient la tête de manière désapprobatrice devant les visages gris éclairés par le bas par leurs minuscules écrans bleus. Le père ou la mère qui sortirait un téléphone de sa poche au dîner éprouverait un sentiment de honte conscient, suivi du soulagement à la lecture des notifications. D’anciens hipsters grincheux se rassembleraient devant les entrées des bâtiments publics, en écoutant les reliques des tweets ou des tumblrs du lendemain, tandis que des jeunes de vingt ans passent, inconscients.

Telle est la « prédiction » que fait Ian Bogost, dans un article publié en juin 2012 sur « The Atlantic ». Il y fait un parallèle intéressant entre la cigarette et le tic dont tous les possesseurs de smartphone souffrent peu ou prou… Tic qui consiste à consulter leur « doudou » numérique plusieurs dizaines de fois par heure, souvent incapables de résister à l’appel des notifications ! Vous trouverez une traduction française de l’article de Ian Bogost sur le wiki.

Dans son article, Ian Bogost cite Marshall McLuhan, un théoricien de la communication, qui avance l’idée que « lorsqu’elle est poussée aux limites de ses pouvoirs, la cigarette se transforme en un tic nerveux, une dépendance ». Et Ian Bogost enchaîne avec l’idée suivante :
La meilleure façon de saisir l’héritage du Blackberry [que l’on peut considérer comme l’ancêtre des smartphones] est peut-être d’imaginer un futur hypothétique, dans cinquante ans, où les appareils personnels compulsifs connectés à Internet surchaufferont et se transformeront en leur contraire.

Il est en effet indéniable que l’utilisation effrénée que nous faisons aujourd’hui des smartphones pose une série de questions… Questions dont l’école devrait fort probablement s’emparer lors de débats de nature philosophique à mener avec les élèves. Concernant l’art de faire de la philosophie avec les enfants, vous pouvez vous inspirer d’un ouvrage comme « 1… 2… 3… Pensez ! Philosophons les enfants ! 10 règles d’or et outils pédagogiques » de Johanna Hawken.

Et comme les sujets à mettre en débat à partir des questions que soulève le bannissement des smartphones à l’école sont multiples, il y a largement de quoi s’occuper durant plusieurs années scolaires ! Sans être exhaustif, en voici quelques exemple…

  • Comme abordé dans l’article « La cigarette de ce siècle » de Ian Bogost, et très largement développé dans le livre « La civilisation du poisson rouge » de Bruno Patino, les smartphones que nous trimbalons dans nos poches sont la principale clé de nos prisons virtuelles, prisons que constituent les « bulles numériques » dans lesquelles nous risquons l’enfermement si on y prend garde… Avec le danger que ces prisons virtuelles nous coupent trop profondément du monde réel dans lequel nous vivons et posons pourtant les pieds tous les jours !…
  • Les impacts sociaux quant à la fabrication des smartphones. Si d’un côté il y a les enfants (jeunes adolescents) qui travaillent dans les usines en chine (les petites mains des jeunes femmes sont plus habiles pour assembler les composants miniaturisés…), il y a aussi les 40.000 enfants mineurs qui récoltent le coltan en RDC, problème déjà soulevé par Amnesty Internationnal lors d’une campagne en 2016… La RDC produit 50 % du coltan mondial et c’est un composant indispensable à la fabrication de composants électroniques. Ces 40.000 enfants, petits « esclaves » qui travaillent en fait pour fabriquer nos smartphones, n’ont certainement pas bénéficié de la même rentrée des classes de septembre que celle des petits occidentaux…
  • Les impacts sur le développement cognitif des enfants. Nombreuses sont les études qui valident le fait que l’abus d’écran, et principalement les écrans passifs, récréatifs ou distractifs, ont un impact négatif avéré sur le développement cognitif des enfants et des jeunes (moins de 25 ans). Pour creuser cette question, on ne peut que vous encourager à lire en détail le livre « La Fabrique du crétin digital » de Michel Desmurget !
    Et si l’on met en ces études en parallèle avec les enquêtes comme #Génération2020 qui confirment que les temps d’écran des jeunes et des adolescents explosent, avec des temps d’écrans quotidiens, tout particulièrement sur les smartphones. Chez les adolescents, en période scolaire, 90 % de ceux et celles qui en possèdent un l’utilisent chaque jour. Ce chiffre monte même à 95 % durant les week-ends et congés scolaires. Avec 59 % des jeunes qui l’utilisent plus de quatre heures par jour.
  • Les impacts de la dépendance à la dopamine. Cette explosion des temps d’écrans trouve très certainement une explication dans la conception même des interfaces des plate-formes web et tout particulièrement celles des réseaux sociaux les plus populaires. La dopamine est l’hormone du plaisir, de la motivation et de l’addiction que nous distillent à petites doses irrégulières, tout au long de la journée, ces plate-formes web dont les concepteurs ont très précisément mis beaucoup de soin à ce qu’elles nous rendent accros… Depuis un an on assiste cependant à une prise de conscience avec notamment la réalisation quelques vidéos à destination du grand public. Citons l’épisode 95 de #datagueule : « Réseaux sociaux : flux à lier », paru le 21/02/2020, ou l’excellente série « Dopamine » produite par Arte en 2019.
Image – #DataGueule 95 – Réseaux sociaux : Flux à lier
  • Les impacts écologiques, d’abord du côté de la fabrication des objets numériques en tout genre, ensuite du côté de l’utilisation croissante du cloud et d’internet qu’ils induisent. Quand on estime qu’un gramme de smartphone nécessite 80 fois plus d’énergie pour sa fabrication qu’il n’en faut pour produire un gramme de voiture, cela donne déjà une idée des énormes besoins en énergies nécessaires pour fabriquer les smartphones, avec la production de GES (gaz à effet de serre – CO2) qui l’accompagne… Et quand on y ajoute l’épuisement des ressources abiotiques, on peut brosser un tableau assez négatif qu’il est intéressant de mettre en parallèle avec les marches et autres actions des jeunes en faveur du climat.

Conclusion

Si, ce futur hypothétique dans lequel les smartphones seront honnis, Ian Bogost l’imagine arriver dans 50 ans – en référence au temps qu’il a fallu pour passer d’un monde qui promouvait l’usage de la cigarette dans les années 60 à celui, contemporain, qui adopte des lois très strictes luttant contre le tabagisme –, on peut cependant se demander (ou espérer ?) si cela n’arrivera pas plus vite…

C’est donc à dessein, que sous ce titre un brin provocateur, nous vous invitons à venir entamer le débat sur ces différents sujets à propos desquels nous ne pouvons plus faire l’autruche… Et comme pour d’autres sujets importants dont l’école s’est déjà emparée par le passé, il est probablement temps aujourd’hui qu’elle s’empare aussi de ces questions fondamentales à propos de l’utilisation du numérique que nous faisons dans nos sociétés. Et qu’elle veille à former des citoyens critiques qui seront capable de faire des choix cruciaux pour l’avenir, en ayant reçus les clés qui permettent de comprendre les tenants et aboutissants des outils que nous utilisons tous les jours… Vastes enjeux et vaste débat : c’est le thème de notre prochain « Café virtuel » !


À lire aussi pour creuser le sujet de la déconnexion : « Déconnectez-vous ! » de Rémy Oudghiri.

Posted in Activité, Café numérique à l'école, En débat, Opinion
Tags: ,